2020 / Projet OTUMBA

Un Séjour au Mexique

Séjourner

Je souhaite séjourner au Mexique seul pendant une durée suffisante pour ne pas ressentir de
sentiment d’urgence quant à ma recherche.

Cette recherche procède de mon intérêt pour l’histoire du Mexique du fait de la création à venir de
BIFACE (dont je parle plus loin): un spectacle traitant de la Conquête du pays par Cortés entre
1519 et 1521. Mais elle recoupe aussi d’autres préoccupations plus personnelles.

Certes, elle pourra documenter et approfondir la dramaturgie de ce projet par le contact avec des réalités concrètes, mais pour moi elle s’exprimera tout autant par la photographie et la collecte d’objets pouvant donner lieu, au retour, à une exposition ou à une installation.

Dans mon parcours (avec Théâtres du Shaman) j’ai pu me rendre de nombreuses fois à l’étranger et ces séquences ont souvent été déterminantes pour le travail mené ensuite au plateau.
Toutefois, sur place, j’avais toujours le souci d’un retard possible sur ce que nous devions faire (peu de temps pour divaguer d’un programme strict aménagé afin d’optimiser le séjour). Pour ma part la charge d’un groupe n’était pas pour rien dans cette sensation, devant coordonner le voyage de plusieurs artistes que j’avais amenés dans un pays pour qu’ils bénéficient, à son contact, d’informations sensibles à destination d’une création (programme de rencontres, itinéraires, rendez-vous avec des témoins, préparations techniques de lieux de travail…). J’étais habité par la préoccupation du rendement.
En fait, j’ai tout le temps été pressé.

Ces situations correspondaient parfaitement aux formules que nous avions mises en place. Je pense maintenant que, pourvu d’un temps plus ouvert, voyageant seul, je pourrais travailler autrement en ménageant davantage de place au « hasard » ou plus exactement à la destinée.

Je désire donc m’affranchir d’un programme aux impératifs trop stricts afin de pouvoir, cette fois, profiter de cette chance « d’être là sur place », cette occasion d’entrer réellement dans le paysage en ayant le temps d’opérer de associations libres, des synthèses, qui demandent du temps et de l’écart. Je songe particulièrement à ces séquences où se font les rencontres avec des gens ou des « choses », ces aires de création où on trouve en fait ce qu’on était venus chercher.
On trouve car on est venu au bon endroit sans excès d’anticipation.

J’aspire à ces temps d’accommodation (tel un appareil photo) afin de distinguer dans ce qui arrive ce qui me sera destiné et qu’il ne faudra pas laisser passer sans s’y intéresser.
Cette réaction face à l’inattendu me procurera une information très utile au sujet des rémanences de cette Histoire dont je vais guetter les survivances. Les connexions qu’on identifie ont la force du montage au cinéma, elles font penser. Cela demande une détente, je n’ai pu l’avoir que rarement.

La dalle en verre

Quand on sort de la cathédrale de Mexico on arrive sur l’immense place du Zocalo, là, si on regarde bien les passants qui vont et viennent on s’aperçoit qu’en un point de la place ils marchent sur une dalle de verre. Quand on s’approche on voit qu’elle surplombe un dallage ancien bordant une surface d’eau, des fougères s’ajoutent à ce petit joyau d’humidité discret.

.

Il s’agit d’un extrait du sous sol de l’ancienne Tenochtitlan. Cette modeste portion de terrain rappelle au passant que Mexico repose encore sur une lagune et que la capitale des Aztèques était en somme une ile, l’égale à l’époque de Venise, plus resplendissante encore. Ce sont ces détails qu’un voyageur peut isoler pour l’ajouter à ce qu’il sait déjà pour former ce nouvel ensemble vivant dont il a besoin. Ils peuvent renouveler l’équilibre de ce qui a été intégré jusqu’alors.

Une enquête personnelle

J’ai toujours souhaité savoir si les lieux où des événements marquants, parfois tragiques, s’étaient déroulés, conservaient des mémoires de ces traumatismes passés. J’ai toujours voulu savoir de quelle nature étaient les rémanences observées sur place.
Etait-ce les lieux qui les secrétaient ?
Etait-ce moi ?
Comment pouvait-on progresser dans les connaissances de certains faits -souvent dramatiques-en se rendant sur place au lieu de se documenter à distance.

Je suis attiré par l’histoire depuis l’enfance, j’ai toujours eu la conviction qu’approcher des espaces historiques -là où s’étaient passé les événements importants dont j’avais entendu parlé à l’école- me permettait de les imaginer réellement et donc de les comprendre. J’étais un croyant. Je demeure un croyant.

Tout mon travail ensuite au théâtre a cru aux capacités qu’ont les choses, donc les lieux qui contiennent les choses, d’entrer en relation avec nous afin de nous édifier, de nous passer ce qu’ils avaient à délivrer et de nous consoler aussi. Avec le temps et la raison j’ai compris la nature de ce lien projectif. Alors, les choses et les lieux, les gens qu’on côtoie, sont des surfaces sur lesquelles on lit ses propres préoccupations.

Elles trouvent par la providence d’obstacles pour se manifester, la possibilité d’être repérées, comme la lumière qui sans cela filerait dans l’espace.
Même si ce lien est illusoire, il n’en est pas moins véritable ; et cette foi est largement partagée. Elle motive nos déplacements inlassables vers ces lieux de par le monde. On y retourne même tout en sachant que les lieux ne nous attendent pas, tout en devinant que les lieux nous attendent bien.

En 2009, pour un projet au sujet de Hiroshima et Nagasaki, nous nous sommes rendus sur place avec les acteurs. Nous désirions, en parcourant ces espaces discerner quelques traces de ces faits douloureux. Ils étaient si considérables, immenses, de l’ordre du fantastique, que le réel même ne semblait pas avoir pu les contenir. Seuls quelques espaces avaient survécu au feu nucléaire et certifiaient l’Histoire.
Le bénéfice crucial de ce séjour fut d’entremêler nos sensibilités personnelles et nos capacités imaginaires dans ce qui nous arrivait (les espaces, les survivants, les descendants).

Alors seulement nous avons pu, par ces capillarités, inventer des situations homogènes, des séquences qui osaient prétendre livrer nos modestes équivalents pour témoigner de cet événement au public.
Même si « nous n’avions rien vu à Hiroshima ». Même si le philosophe allemand Gunther Anders nous avait bien prévenus que, rendus sur place, on n’y verrait rien car le politique s’était dépêché de recouvrir presque tout.

Mais, il y avait un paradoxe, et non des moindres. Anders avait souligné l’importance du fait de se rendre sur place et de voir le réel subsistant à ce qui se dérobe aux sens. Qu’il y avait là, au contraire, une grande leçon à tirer au sujet de la façon dont le monde, le temps et le réel se présentent désormais à nous ; nous qui semblons tant équipés pour comprendre notre entourage.

«  Ce que nous percevons reste toujours à l’état de fragment : ce n’est ou bien que la préparation, ou que l’effet. A la mutilation de la perception correspond la mutilation de nos émotions. Ce dont je ne sais rien ne me concerne en rien (…) Les perceptions n’atteignent-t-elles leur point d’évidence que si elles s’accomplissent dans des représentations ?On peut se demander si il était nécessaire de venir ici. La condition morale de la vérité est-elle aujourd’hui la représentation ? La tache d’aujourd’hui est « l’éducation de l’imagination.
Mais lorsqu’on parvient à ne pas oublier un seul instant où on se trouve, alors se réalise soudain cette chose étrange que cette terre devient une terre consacrée. »

Gunther Anders Hiroshima est partout- 142-143

                                                                                                             

Nous avions tenté cette alliance nouvelle entre notre documentation et les souvenirs intimes de ce séjour. Retournés au plateau, les textes ont pu féconder des investissements inattendus et personnels. Un arc a eu lieu entre ces deux domaines. La distance avec le sujet était trouvée pour chacun(e). Je me suis souvenu de la leçon.

La vie des lieux et une imagination

Si on aspire à comprendre les faits, la découverte des lieux où ils se sont déroulés est décisive à condition, au préalable, d’avoir accumulé du savoir. Le voyageur ne peut voir ce qui s’est et dérobé à ses sensations qu’à condition de connaître précisément son sujet. Anders nous a appris que l’Histoire s’efforçant toujours d’effacer les traces de ses méfaits (aidée en cela par le temps, le déni ou la technologie) c’est une nouvelle phénoménologie qui doit se mettre en place.

Sur place, on ne peut compter sur ses sensations pour connaître, il faut donc recourir à l’imagination. Anders reconnaît combien est paradoxale et scandaleuse une telle approche. Il indique qu’elle correspond parfaitement à la manière dont la modernité façonne le réel et nous laisse démunis devant les actes incroyables qu’elle a perpétrés (Hiroshima ou camps d’extermination). Il se le rappelait aussi, alors qu’âgé de soixante quatre ans, il revisitait la Pologne, les lieux de son enfance à Wroclaw (en allemand Breslau).
Ses remarques au sujet des temps évanouis et leur troublante aura nous parle :

Ce qui fait peur, ce n’est pas ce qui n’est plus là, ce ne sont pas les trous mais, à l’inverse, ce qui, dans le néant attendu est, par hasard, encore là. (…) L’hôtel est manifestement une vieille et confortable maison allemande. Il y a de l’eau chaude mais la plomberie est archaïque, un lavabo exactement comme dans les toilettes de grand-mère à Belin en 1910. Il y a même le téléphone. J’ai soulevé le combiné : il fonctionne. Je pourrais donc appeler mes parents s’ils n’étaient pas depuis vingt-huit ans dans une urne quelque part de l’autre côté de l’océan.

   Visite dans l’Hadès. 52

  On se rend donc « sur place » afin de voir ce qui entoure le trou noir laissé par les faits évanouis,
afin d’apprendre au sujet de notre recherche en observant notre deuil de ce qu’on ne verra pas.
On apprend-on constate- ce qu’on aurait voulu voir. Ainsi se révèlent, se déploient des
correspondances jusqu’alors cachées entre notre sensibilité et un sujet qui nous obsède. Le sujet
devient une affaire personnelle

Devant l’invisible qui touche tous les sites entachés de catastrophes, de batailles, d’affres de l’histoire la réponse de Anders s’est révélée une ressource pour nous. Il avance :

L’imagination ne rend pas notre perception superflue -bien au contraire- elle la rend plutôt possible et efficace.

Visite dans l’Hadès. 37 

J’ai eu la chance plusieurs fois vérifier cela. Ainsi, en janvier 1992, sur le lieu du crash de l’A.320 Lyon-Strasbourg où je m’étais rendu envoyé par une famille de victimes. Là, ce que je savais et ce que je voyais sont entrés dans un dialogue éprouvant. Là apparaissent, sur place et au retour du lieu, les raisons pour lesquelles j’étais venu et le travail à accomplir se clarifiait et il se renforçait.
J’ai fais des photos discrètement, j’en ressentais la nécessité pour me soulager du sentiment d’étrangeté qui me serrait parce que je ne m’étais pas préparé à ça. Réaliser quelques images attribuait certainement une place en moi à ses sensations.

A Namié (Japon encore) sur le rivage Pacifique près de la centrale de Fukushima DaI Ichi, je me souviens m’être représenté la force et les proportions du tsunami, quand dans une maison éventrée, dans le désordre d’un sol d’objets boueux et disparates, j’ai aperçu un radio-réveil qui indiquait encore l’heure où la vague l’avait cassé. Je n’ai pas pu le ramasser tant la radioactivité était élevée à cet endroit. Ce n’était qu’un objet de petite taille mais par lui j’ai interrogé ce que représentait un flot de 15 mètres de hauteur et réunit toute mon expérience pour imaginer ce rivage à 15h37 le 11 mars 2011.

Les objets qu’on trouve nous sont destinés, on regarde vers eux parce qu’on sait qu’ils sont là ; comme on ne regarde jamais les horloges où elles ne sont pas accrochées.

Le Mexique, cette fois

Je documente depuis trois ans le spectacle BIFACE au sujet de la Conquête espagnole (1519-1521). A cette occasion je souhaite questionner une nouvelle fois cette sensation-intuition que les lieux me procurent avec ce qui n’est plus.
C’est un trouble ancien, je le ressens fondateur de ce que je tente au théâtre. Cette enquête passe la plupart du temps à travers l’objet et se conclue par les actes qui « poussent » dans la pensée et le corps des interprètes agissant en répétition sous influences de leurs souvenirs. Ils me permettent de voir ce que j’attendais depuis le début.

Le projet de BIFACE a déjà commencé au Mexique. Son origine vient d’un recoupement de séquences éparses mémorisées lors de deux séjours (novembre 2012 et février 2015) avec, à mon retour, la découverte de textes traitant de « la Conquête » à partir des deux points de vue : espagnols et aztèques, d’où ce titre.


C’est sur le site archéologique de Tulum au Yucatan que la sensation originale est venue.
C’était sur un promontoire herbeux surplombant l’océan, insistait cette pensée que c’est de cet horizon qu’un jour un guetteur a vu l’impossible : des tours de bois se déplaçant sur les flots, venues de Nulle Part. Les espagnols ont surgi de « l’eau divine ». « ..Et quand ils furent vus, ceux qui venaient aux rivages de l’eau du ciel..», tels que le décrivirent les Aztèques.

En fait, je commence toujours mon travail par une documentation longue et fournie. L’écriture de plateau que nous pratiquons suppose un investissement clair de chacun des participants du projet.
Il faut fuir les généralités. Elles se révèlent stériles lors de la phase d’improvisation étayée sur les structures homologues surgies entre ces faits du monde extérieur (collectés) et la vie de chacun avec toutes ses complexités propres. C’était ainsi sur des sujets d’actualité ou d’histoire contemporaine.

BIFACE concerne l’Histoire.

Ce recul dans le temps (les faits se situent à des siècles de nous) provoquent d’autres réflexions, pose d’autres vertiges davantage tournés vers la mémoire et ses catégories. C’est moins par contiguïté (un rapport physique, presque magique avec les lieux) qu’elle se définit que par le recoupement de quelque réalité concrète, prosaïque avec des bribes de récits qui reviennent, comme des assonances. L’Histoire qui survit entre en collision avec l’anodin, le périphérique.

Que le temps d’avant et le temps d’après se ressemblent, non, ils passent pour ainsi dire l’un dans l’autre. Ce qui tient entre les deux, le bref temps de l’histoire, n’est qu’un intermezzo entre le sombre et le sombre.

Visite dans l’Hadès. 82

ICI je désire extraire des réflexions, des sensations, des constats en résidant sur place, dans les lieux de plusieurs stations de ce périple militaire de Cortés. Ce sont aujourd’hui des espaces renommés par les Espagnols. Le concours de la vivace culture indienne et de quelques objets laissés là ou réemployés devrait m’aider grandement.

Le sujet de BIFACE se déploie donc dans l’Histoire ancienne, il y a cinq siècles d’ici. Les faits correspondent pourtant avec des pans entiers de notre actualité et manifestent certains des potentiels humains virulents de notre époque.

La « Conquête » du Mexique opérée par Cortés en 1521 est largement considérée comme le premier geste de la globalisation. Elle nous représente donc encore.

Survivances

Les récits et écrits qui relatent ces événements et que nous choisissons convoqueraient normalement un théâtre épique. Je souhaite les explorer comme les expressions intimes des individus ayant participé à ces événements, autant ceux qui conquièrent que ceux qui furent envahis, défaits dans leurs croyances et leur mode de vie.

Pour cela il faut aller à la rencontre des paysages et des gens et par ce périple dans l’espace nous déplacer autant que faire se peut dans le temps. Nous avons la conviction que le Mexique répond à cette aspiration parce que cette collision historique se perpétue.

La colonisation du Mexique est une affaire complexe; elle n’a pas abouti à une acculturation mais a ménagé (plus ou moins intentionnellement) des survivances du passé traditionnel. Les peuples mexicains, dans leurs diversités, ont perpétué leur histoire en opérant des hybridations insolites, des déplacements culturels en usant parfois de leur ferveur.

Je ressens un besoin d’expérience de ces événements lointains et anciens en approchant comme je le pourrai leurs diverses survivances. Ou leur diverses disparitions tant il importe de constater les projections qui nous habitent.

Zocalo, Mexico 2015

PERIPLES, ITINERAIRES MEXICAINS


Permanence des événements :
Je désire me rendre sur les lieux des ces rencontres entre les Espagnols et les Aztèques, de ces combats disparus, de cette campagne militaire invraisemblable, de les comparer avec un modèle imaginé par la lecture et de rencontrer ceux qui habitent désormais ces espaces et de ressentir que le temps n’absorbe pas tout. J’aurais à cœur de parler de ces événements anciens avec des gens de diverses générations. Sur certaines séquences de ce périple je serai accompagné par une personne bilingue (d’où le projet de stage -atelier voir plus loin).

Bien sûr arpenter Mexico où ont disparu les combats qui ont achevé la Conquête. Eprouver le paradoxe de cette ville autrefois cité lacustre, aujourd’hui mégapole dont le centre fut rasé puis reconstruit, qui n’offre plus une assise assez fiable aux monuments volumineux espagnols, à cette Cathédrale sous surveillance qui s’est mise à pencher et qu’il faut redresser sans cesse par des injections de béton dans ses fondations.

Refaire le périple de l’armée de Cortés à partir de Vera Cruz (où se trouveraient encore les vestiges de la maison du Capitaine à La Antigua) jusqu’à la capitale aztèque :

Ile de Cozumel > Cap Catoche > Vera Cruz- la plage de Chalchiuhcuecan > Cempoala > Quiahuitztlan > Jalapa > Xoctlan > Tlaxcala > Cholula > Amecameca > Chalco > Ixtapalapa

Cet itinéraire a été documenté précisément par Cortés à travers ses lettres à Charles Quint mais aussi par le journal de Bernal Diaz del Castillo que d’aucun désigne comme le même homme…
C’est une géographie que ces cinq cents Espagnols créèrent au fur à mesure de leur pénétration de ce pays peuplé de dix huit millions d’ « Indiens ». Fait sans précédent.

Retrouver le site de Tulum d’où procède ce projet et me rendre sur l’ile de Cozumel (ou Santa Cruz) point où Cortés touche au Mexique en février 1519 et qui occasionne la première rencontre avec « les naturels » comme les nomme B.D del Castillo. « Ils allaient et venaient parmi nous comme s’ils nous avaient connus toute leur vie ».

Me rendre près de Vera Cruz, à La Antigua qui fut l’ancien port de Vera Cruz choisi par Cortés en 1524. Là se trouve une Maison de Cortés (qui date en réalité du XVIIès). Ce jeu d’ombres que provoquent les présences mythiques.

Je désire me rendre au couvent franciscain de Texcoco pour observer comment, depuis 1530, y est inhumé Cortés, presque secrètement, dans le discrédit, la gêne. Dans un autre lieu près de la Cathédrale de Mexico on -dit aussi que repose la dépouille de l’homme, dans la chapelle de l’Hôpital de Jésus Nazareno.

Je désire passer de longues après midi au Musée d’Anthropologie, ainsi devant le Tzomppantli (le « mur de crânes », monument funéraire), « La Pierre de soleil » (monolithe de basalte), la statue de Xochipilli (Dieu des fleurs), les instruments de sacrifice (obsidienne et nacre), la statue de Coatlicue (déesse de la Terre à la jupe de serpents), les Codex ou encore le Quequetzalli (reconstitution de la coiffe de plumes offerte par Cortés à Charles Quint dérobée aux espagnols par le pirate français Jean Fleury)….

Je désire me rendre au Marché de Sonora de Mexico pour y observer le commerce des plantes médicinales et des préparations de guérisseurs.

Je désire retrouver l’emplacement de la bataille d’ OTUMBA (7 juillet 1520) qui est paradoxalement une des plus importante de notre histoire européenne. C’est là que s’est décidé le sort de la Nouvelle Espagne et de ce monde nouveau érigé sur les impératifs économiques européens où nous vivons désormais.

PHOTOGRAPHIES ET COLLECTES

J’utiliserai la photographie pour documenter ce périple, enregistrer ce qu’on ne voit plus mais existe par ce qu’on sait. Avérer aussi. Pour moi, la capture d’image n’est pas en priorité un acte artistique. Elle clarifie d’abord la pensée et transforme ma mémoire des événements. Comme la saisie d’une image est aussi un événement elle modifie bien l’ensemble des mémoires que nous déposons dans notre cerveau et qu’on emporte d’un lieu pour « un plus tard». Elle se mêle absolument de nos souvenirs.

Elle le fait d’autant plus qu’elle procède d’une série de choix : Quoi ? Comment ? D’où ? Qu’est ce que j’en écarte ? Quelle température de couleur témoigne le mieux du moment? Si ces choix sont valides au point de créer une nouvelle réalité intéressante, c’est tant mieux. La photographie existera seule et se défendra de même. Mais ce n’est pas le projet poursuivi. La photographie participe là d’une prise de notes, c’est un fait cérébral qui entre en relation avec d’autres faits dans nos échanges subconscients. Elle travaille donc notre sujet à notre insu et avec des capacités qui
dépassent nos tentatives volontaires de réfléchir, de connecter lucidement des faits.
Prendre des photographies s’est aussi encourager une activité subliminale où se structure autrement le sujet qui nous occupe. Comme la récupération d’un souvenir est une reconstruction qui exploite l’ensemble du matériel présent dans le stock -où déjà ont eu lieu des échanges internes dès l’insertion de la mémoire additionnée – on bénéficie en retravaillant les photographies, en les fréquentant, en les retrouvant au retour, d’une activité de liaison inédite. ça aide à penser tout seul.
C’est alors un transport dans le temps et une possibilité de réfléchir par montage. C’est pour cela que je fais des photos assez souvent quand je me déplace, même chez moi.

Il y aura j’espère des portraits.

Ce séjour sera l’occasion aussi de collecter des objets. Ce sont des partenaires sensibles du
travail mené ensuite au retour. Ils peuvent être trouvés et communs, anciens, naturels, achetés à
un vendeur ambulant, à un marchand… Les objets sont agissants et ne demeurent pas lettre
morte. On les emmène aussi pour les relier ensemble de façon à ce que leur côtoiement ou la
chaîne qu’ils forment comme des molécules nous amènent à des liaisons inattendues.

« (Les pierres) Par certaines de ses précieuses facultés l’homme a pu considérer les pierres comme des épaves. A chacun d’eux, les pierres, tiennent un langage à sa mesure : à travers ce qu’il sait elles l’instruisent de ce qu’il aspire à savoir »

Perspectives cavalières. A. Breton. 163
Au sol, le radio-­‐réveil. Namié.  Japon. avril 2015
      

Un atelier vers des acteurs mexicains

pour partager la question de la Conquête

Je souhaite partager un atelier avec des acteurs et actrices mexicain(e)s au sujet de leur perception de la Conquête. Je serai attentif à leur réception de textes que je leur proposerai de lire ensemble – de découvrir ?-et sur lesquels nous pourrons travailler par le biais de quelques exercices que nous pratiquons en France. Il m’importe de découvrir comment des jeunes gens et jeunes femmes du Mexique d’aujourd’hui ressentent et traduisent au plateau certains documents et témoignages de cette époque. Quelles questions émergent de ces récits croisés -espagnols et aztèques-.

En collaboration de la metteuse en scène Alicia Alvarez Martinez cet atelier pourra se mettre en place dans les établissements dans lesquels elle enseigne :

L’ENAT (Escuela Nacional de Arte Teatral de l ‘INBAL, Instituto Nacional de Bellas Artes y Literatura qui dépend du Ministère de la Cultute, Secretaria de Cultura ) (J’avais présenté mon parcours à ces étudiants lors d’une intervention en 2012).
ou bien
le CUT (Centro Universitario de Teatro qui dépend de la UNAM Universidad Nacional Autónoma de
México).

Un échange pourra se prolonger par une séquence au sein de sa compagnie : Le théâtre Laboratorio de la Máscara .

Je suis en effet très intéressé par la pratique du masque telle que le propose Alicia Alvarez car elle est fortement reliée aux traditions mexicaines vivantes et aux survivances de pratiques ancestrales.

Ci-après, voici quelques aspects des événements de la Conquête et de la collision des cultures espagnoles et aztèques qui nous frappent particulièrement.

Nous arrivons au constat que leur documentation intellectuelle ne suffit pas, une piste plus empirique est souhaitée pour découvrir des fantômes ou des survivances de ces épisodes parfois dramatiques. Ces lignes sont extraites d’un document qui décrit plus largement le projet BIFACE (création prévue en janvier 2021).

(…)
La conquête du Mexique par Cortés est une occasion cruciale d’observer la collision pour ainsi dire sans préparation de deux modes d’existence prétendant chacun à l’universalité. L’impréparation des uns comme des autres développe un climat de fantastique qui se traduit dans tous les témoignages. C’est le propre de cette période de l’histoire qui se caractérise par un afflux inédit d’images et d’informations bouleversantes.

Nombre d’historiens pensent que la Conquête installe la modernité de façon planétaire, qu’avec elle commence l Globalisation. Et elle commence dans une zone extérieure où les hommes agissent, désinhibés. Lors de ce trauma, l’Espagne allait devoir gérer un agrandissement de son territoire de quatre fois sa taille, intégrer le sort de plusieurs millions de personnes lointaines dans le corps d’une nation, tout juste établie lors de la Reconquista en 1492.

La soudaineté de l’événement, cette incapacité des protagonistes à accommoder l’autre, à s’enaire une image stable et concrète va naturellement engendrer toutes les projections possibles.

Dans ce « nouveau monde » cette rencontre s’est produite avec un autrui aussi lointain que si eût été l’habitant d’une autre planète. Séquence d’exception, elle est l’expression éloquente tant de nos potentiels que de nos hantises.

DES TEXTES AZTEQUES (…)

A l’origine de ce projet il y a la lecture des Récits aztèques de la Conquête. Ed Seuil, co-écrit par Georges Baudot et Tzvetan Todorov. Ce livre réunit les écrits mexicains relatant l’arrivée des Espagnols dans « ce nouveau monde », leurs approches puis la guerre coloniale qui s’en suivit. Pour nous ces textes ont été une surprise, par leur existence d’abord, puis par leur contenu. En effet, si l’arrivée de Christophe Colomb à San Salvador en 1492 ne fut documentée que par lui car les indigènes taïnos ne nous ont pas laissé leur point de vue ; là, au Mexique, la situation est bien différente.

Grâce au point de vue aztèque, toutes les expressions de ce court-circuit historique se révèlent et acquièrent une dimension supplémentaire, édifiante.
Cette « littérature aztèque » nous offre l’occasion de relater des événements connus et commentés déjà dans le détail par les espagnols à partir d’une sensibilité archaïque où le religieux joue un rôle prépondérant. On peut y lire l’envahissement d’un territoire par d’Autres venus de si loin qu’on ne peut pas dire où est « ce loin ». C’est une littérature enchantée, présentant des faits si étranges qu’ils semblent recousus, assemblés comme on le ferait au sortir de la nuit. Ce sont des récits résolument visuels.

Ces écrits ne proviennent-ils pas d’une civilisation

« où on se déguisait en colibri, en papillon, en abeille, en mouche ou en scarabée ? On en voyait même qui se chargeaient sur leur dos un homme endormi en disant que c’était le sommeil… »

(Duverger )

Nous devons aussi relever dans les récits espagnols de la Conquête les influences qu’exercent la littérature fantastique castillane et la foi catholique telle qu’elle est vécue par ces déplacés non ordinaires.

L’IMPORTANCE DES SIGNES (…)

Cortés communique avant de combattre et communique même alors qu’il combat. Il organise la perception qu’ont et auront de lui les Aztèques et profite de leur incapacité à admettre ce qu’ils voient, à l’intégrer au réel.

Ainsi, lors des premiers contacts les Indiens ne sont pas certains que les chevaux des espagnols soient mortels, voire même dissociés de leurs cavaliers. Pour maintenir cette méprise, Cortés fera soigneusement enterrer les cadavres des bêtes tuées, les nuits suivant les batailles (il a aussi observé que les Aztèques ne combattent jamais la nuit). C’est ainsi que cinq cents hommes initialement débarqués vinrent à bout, en deux années, d’un royaume organisé et hégémonique de plusieurs millions d’habitants dirigé par un empereur dont le nom seul terrorisait ses sujets.

LE FANTASTIQUE. INTERIEURS (…)

Paradoxalement, Cortés va aussi conquérir le Mexique au moyen de tout ce qu’il ignore.
Il écrit à Charles Quint:

« Pour moi je ne saurai dire la centième partie des choses que j’aurais à dire, mais
je m’efforcerai de conter les choses que j’ai vues, et, bien que mal dites, elles
apparaîtrons encore si extraordinaires qu’on ne voudra pas les croire, puisque nous,
qui les avons vues de nos yeux, notre raison se refuse à les comprendre. »

Nous regarderons ces événements, ces conflits, ces accalmies et ces irruptions de violence à travers le prisme du conflit interne d’un individu. L’Histoire n’est-elle pas, aussi, la manifestation à grande échelle des conflits qui traversent un individu, l’amplification de ce qui existe et se débat dans chacun de nous, au sein de nos psychismes ?

Moctezuma à Cortés :
« J’étais envahi de mauvaises impressions depuis cinq ans déjà, depuis dix ans déjà. J’ai regardé là-bas vers l’endroit inconnu d’où tu es sorti, d’entre les nuages, d’entre les brouillards. »

PROJECTIONS CROISEES (…)

Le voyage concret, pragmatique et émotionnel de Cortés et sa rencontre avec les Aztèques sont vécus dans l’instabilité permanente et la vacance de tous repères, jusqu’au paysage qui se forme au fur et à mesure qu’ils avancent. Les faits autant que leur récit évoquent parfois un itinéraire onirique démembré.

Le séisme de cette conquête a tant à nous apprendre, non seulement sur les projections que nous élaborons au sujet de l’Autre, mais surtout sur le rôle et l’importance de notre Ombre et son emprise au sein de telles failles historiques. Là on voit cette façon innée que nous avons de déposer à l’extérieur de nous les hantises qui nous habitent. A ce titre, l’actualité ne nous démentira pas, les réalités futures non plus.

DES RAPORTS AMBIVALENTS (…)

Les circonstances de cette Conquête où l’homme occidental percute son semblable le plus lointain (nommé à tort l’Indien) permettent de mettre au jour des comportements bridés par les civilités.
On se révèle dans ces décades là. Cet autre point est captivant, propre à cette époque et à cette confrontation jamais vraiment anticipée.

Les attachements affectifs des protagonistes, leurs investissements émotionnels y sont parfois indécidables car ils ne renvoient pas à la seule logique diurne et politique mais aussi à des dimensions sensibles et subconscientes. Ainsi, après bien des épisodes de grande violence, Cortés est parfois saisi de regrets, de remords, de sentiments sympathiques envers les indiens. Cette mauvaise conscience est un domaine vaste que nous devrons explorer.
De nombreuses fois Cortès exprime le remords qu’il a d’user de tant de cruauté et de violence, de ce mal qu’il leur fait (sic).

« Devant l’impossibilité de toute transaction, je résolus de prendre pour notre sûreté une mesure radicale et ce fut de détruire, quelque temps que cela pût nous coûter, les maisons de la ville chaque fois que nous y pénétrerions ; de manière que nous ne ferions plus un pas en avant sans tout raser devant nous, tout aplanir, et transformer les canaux et les tranchées en terre ferme. »

Pourtant, il s’adresse en ces termes à Moctezuma alors qu’il l’a déjà fait prisonnier :
« Ce n’est pas en vain, Seigneur Moctezuma, que je vous aime comme moi-même »

Plus tard, c’est le même homme qui va décrire sa disparition de l’empereur Aztèque avec une concision surprenante.
« Il reçut un coup de pierre si violent qu’il mourut trois jours après. Je remis son cadavre à deux indiens nos prisonniers pour qu’ils le livrassent à ses sujets. J’ignore ce qu’ils en firent. »

Ces hiatus attirent toute notre attention. La complexité permanente des rapports qu’entretiennent les deux camps résulte certainement de cette fascination mutuelle favorisée par le cadre inouï où tout se déroule et si vite.

MONDIALISATION / GLOBALISATION (…)

On peut dire que la geste espagnole de l’époque raconte bien une première mondialisation.
La partie Espagnole et occidentale pose déjà, à cette occasion et dans notre histoire, les germes d’un arasement des croyances, d’une démythification des espaces, des êtres et des choses.
Le désenchantement du monde commence à s’imposer lors de la Conquête qui deviendra vite une affaire marchande.

La victoire de Cortés et des Espagnols est suspecte et partielle. En effet, cette rencontre de nature exceptionnelle a eu lieu sous l’aune des enjeux économiques. Or bien qu’on voudrait nous les faire assimiler comme fins dernières, ces obsessions n’assouvissent jamais notre appétit d’exister ni n’apaisent la fréquentation interminable de nos ombres.

C’est en 1575,

cinquante-quatre ans après les faits, que le soldat Bernal Diaz del Castillo enverra à la cour d’Espagne le récit de ce qu’il a vu là-bas. Il avait alors quatre-vingt trois ans. Il serait né en 1492…avec le nouveau Monde sauf si ce revenant ne se révèle pas être… Cortés lui-même. Un transport ironique de toute cette Histoire vers des rivages décidément imaginaires.

C’est que les guerriers qui se battaient contre nous ne tuaient pas toute suite les soldats qu’ils enlevaient vivants. Ils se contentaient de leur porter des blessures assez graves pour qu’ils ne pussent pas se défendre, et après cela ils les emmenaient vivants afin de les sacrifier à leurs idoles. Avant de les tuer ils les obligeaient souvent à danser.
J’ai pris l’habitude de dire qu’on les enlevait.

La Conquête du Mexique se termine le 13 août 1521, il y a cinq cents ans. Elle se perpétue encore. Dans cette nuit, l’action est une intention qui n’a pas connue sa retenue.

Montezuma avait réuni toutes les variétés d’oiseaux qu’il collectionnait. Ce fut mon grand regret que je les détruisis et cela faisait encore beaucoup plus de peine aux Mexicains et aux habitants des bords de la lagune, car pas on ne pensait que nous puissions jamais arriver jusque là.

Hernan Cortés

FIN

(Bruno Meyssat. 5 IV 2019. Le Cadix)