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Distribution Présentation Photographies Presse

Création d’une première partie
du 14 au 18 décembre 2015 / TNG-Lyon (Dir : Joris Mathieu).
Création de l’ensemble : du 31 mars au 13 avril 2016
Théâtre de la Commune-Aubervilliers (Dir : Marie José Malis).

KAIROS est coproduit par Théâtres du Shaman
,
Théâtre Nouvelle Génération / CDN de Lyon et le Théâtre de la Commune - CDN D’ Aubervilliers


Théâtres du Shaman est en convention avec la DRAC Rhône-Alpes,<br
la région Auvergne-Rhône-Alpes et reçoit le soutien de la ville de Lyon

Distribution

Conception et réalisation : Bruno Meyssat

Avec : Yassine Harrada, Julie Moreau, Mayalen Otondo, Elisabeth Doll et Chryssoula Anastassiadou
Scénographie et plateau : Bruno Meyssat et Pierre-Yves Boutrand assisté de Arnaud Chevalier
Lumière et Régie générale : Franck Besson
Assistant(s) : Arnaud Chevalier, Elisabeth Doll
 et Véronique Mailliard
Stagiaire : Lisiane Durand
Univers sonore : David Moccelin
Costumes : Robin Chemin

Présentation

C’est une production légère et en évolution de Théâtres Shaman. Elle fait partie d’un ensemble de spectacles réactifs aux événements du monde sous le titre : « Monde extérieur ». Cette production est répétée en courtes séquences. Tous les membres de l’équipe se documentent et approfondissent le sujet isolément mais aussi à partir d’une documentation mise initialement en commun.
Un séjour a eu lieu avec les acteurs de Kairos en février 2016 à Athènes pour un atelier à destination des élèves acteurs du Théâtre Technis d’Athènes (dir : Marianna Calbari).

Remerciements pour avoir contribué à la préparation de KAIROS :
Anouk Ara, Mariana Calbari, Michel Husson, Panagiotis Grigoriou, Zoé Konstatopoulou, Euripides Laskardis, André Orléan, Lélia Panteloglou, Georges Vichas et Sophia Tidizikou


Athènes. Photo Bruno Meyssat

Le sujet de Kaïros
KAIROS est la restitution au plateau de « quelques événements récents concernant la Grèce » par une communauté d’artistes vivant en France (je suis accompagné de 5 acteurs, 3 techniciens, 2 assistants) ce, à partir des échos de cette crise dans les media mais aussi avec le renfort d’une documentation plus poussée.
KAIROS sera un instantané mais documenté.
KAIROS est comme un article de presse que nous devrons rendre à des rédactions, d’abord le 14 décembre 2015 à Lyon puis le 31 mars 2016 à Aubervilliers. La manière de répéter, de s’organiser, de se documenter sera estampillée par cette urgence d’autant plus que cette actualité va certainement évoluer encore pendant les prochaines semaines. Réalisé dans l’intranquillité et sans filet car la nécessité pour nous d’aborder ce sujet s’est imposée.
Cette crise est une mère d’autres événements. Lui faire face avec les moyens disponibles, au moment propice, donc sans attendre. Faire son enquête, écouter tout ça d’où on se trouve, l’entendre, associer.
Les événements grecs rappellent d’autres méfaits récents de la finance auxquels nous avions consacré la création de 15% en juillet 2012. Ils manifestent une nouvelle fois non pas les errements de l’Union Economique Européenne mais une révélation de plus manifeste des bits poursuivis par cette association économique. Un dévoilement qui comme toute révélation doit être bref et rendu confus par un bruit médiatique intense. L’abondance de paroles « d’experts » autour de cette question forme un ensemble pléthorique. Quand on explore ce matériel ce n’est pas toujours la voix de l’esprit que l’on entend. Nous donnerons des exemples de ces « analyses » plus bas.
De quoi cette crise est-elle l’image pour nous ? Pour nous qui ne vivons pas en Grèce. Ne ravive-t-elle pas des réflexions, des souvenirs mais aussi des détails ambigus ?
Bien des économistes (ainsi André Orléan, Keynes...) insistent sur la dimension émotionnelle de la finance, sa dépendance aux mouvements cachés de notre psychisme, la manière exemplaire dont cette activité révèle le caractère mimétique et irréfléchi des décisions les plus aptes à modifier le sort de chacun. La finance, mètre étalon contemporain est une aire où s’expriment nos ombres. .
« Etrangement » la Grèce, est ce territoire fondateur, dont on a exploité la pensée et le langage comme de généreuses carrières et dont la monnaie commune porte un nom d’étymologie grecque. 
Et puis cette question qui doit, il nous semble, être posée et travaillée sur les plateaux : 
« Quand on parle de crise, de quoi parle-t-on en fait ? ». Ainsi l’hybris et le déni résident au cœur de la crise grecque. Elle s’explique d’abord par l’apparition de volumes considérables de liquidité, disponibles et prêts à être investis, sur les marchés mondiaux au début des années 2000.
Il est probable que la Grèce soit un avant-poste de ce qui se produira ailleurs en Europe. Que là, grâce aux « conditions favorables » se manifestent un ensemble de tendances pour l’heure subliminales ailleurs mais déjà présentes ; que là, grâce « à l’occasion historique », s’étalent au grand jour des conceptions réfrénées sur d’autres territoires car leurs opinions ne sont pas encore prêtes à les accepter. Par exemple la prédominance d’un créancier (supposé en capitalisme assumer les risques pris sur les marchés) sur un corps social, sur un malade du cancer par exemple, sur une assemblée élue qui a déjà voté des textes qui pourraient se révéler contraires aux intérêt des créanciers.
Le « tu me dois de l’argent » s’inscrit au fil du temps comme une transcendance qui recueille la foi de tous et de toutes.
Des motivations
Ce qui se passe en Grèce nous concerne pour de nombreuses raisons autant économiques, historiques, politiques, sociétales, morales, médiatiques.
Comme tous marqueurs conséquents ils relient le minuscule de nos vies et l’ample organisation officielle des nations. Ce qui se joue là-bas nous concerne en profondeur, ainsi cette cruauté principale qui caractérise le lien débiteur-créancier. Cette étreinte consentante ou inconsciente
Motivations économiques :
La croissance de cette dette démesurée, son installation, sa nature, sa stature frappent. Un tel événement économique ne manque pas d’interroger les liens complexes, troubles, qui unissent toujours le débiteur et son (ou ses) créanciers.
Citons le FMI : « il n’y a pas de potentiel de débordement en Grèce » (2007 soit 3 ans après les JO).
Puis encore cette première page d’une analyse interne de la Société générale (2010) :
Cet accès de nervosité sur les titres grecs n’ira pas très loin, bien que les créanciers soient toujours sur le pont de tout vendre. Il y a encore de la place pour une nouvelle vague d’émission début 2010. Cependant, dans un contexte de taux faibles et stables, les marchés resteront probablement dans un mode de prise de risque. « .
Enfin, Bank of America Merrill Lynch dans un rapport renchérit la même année :
« La notation de la dette grecque reste mauvais e. Cependant, il est peu probable que le pays doive gérer des problèmes de liquidité à court terme (...) Nous croyons que la Grèce réussira à gérer sa dette même si c’est avec un coupon plus élevé. Elle devra s’en contenter et se passer de l’UE et du FMI ».

On ne peut faire l’impasse sur cet aspect central, sauf à créer une image réductrice de l’événement ou infantile c’est selon.
Nous renvoyons au scandale Siemens ou Ferrostaal ou Tsochatzopoulos,
En mars 2012, par la voix du quotidien grec Khatimerini on apprend que l’intègre firme Siemens et la Grèce avaient trouvé une entente pour mettre fin à 10 ans de contentieux sur la spoliation du pays par Siemens à cause des politiciens corrompus. Aux termes de cet accord, Siemens renonçait à 80 millions d’Euros d’impayés de l’Etat Grec, le versement de 90 millions d’Euros à ce dernier, en plus des 100 millions à injecter dans sa filiale grecque.
Mais tout autant au délit comptable organisé ( et coordonné par l’invraisemblable grecque Antigone Loudiadis) et facturé à l’état grec par Goldman Sachs pour l’entrée dans la zone Euro pour la somme estimée à au moins 600 millions d’Euros.
« Le dossier était habituellement tourné. On avait la tête dans le guidon. Il y a tellement d’argent à gagner qu’on passe vite sur une affaire enfouie parmi des dizaines d’autres. Pas question de laisser passer l’occasion » Un participant GS à la réunion d’approbation cité par M. Roche.
Nous nous interrogeons aussi sur la manière dont les banques et les institutions financières diverses ont tissés entre elles un réseau complexes de contrats CDS (de gré à gré et seulement supervisés par l’agence ISDA ) censés se déclencher en cas de défaut de la Grèce. On rapporte que cette perspective a littéralement hanté toutes les négociations au sujet d’un Grexit éventuel (donc d’un défaut de la Grèce, fait inédit dans l’UE).
Sur la manière encore dont l’exposition des banques a été évacuée du fait de la montée au front de ce risque des pays eux-mêmes qui se sont portés garants pour elles. (Alors que l’UE interdit aux pays d’emprunter à la BCE et leur indique comme seul vis à vis les institutions privées, la rente). Cette privatisation des gains et cette socialisation des pertes rappellent la Crise de 2008 dite des « subprimes ».
Le refrain entre ces deux séquences rapproche la préparation de 15% (création 2012) et celle de KAIROS.


Athènes. Photo Bruno Meyssat

Motivations historiques :
La Grèce a toujours été tenue dans un état de dépendance vis à vis des pays qui avaient des vues bien précises quant à son évolution, à sa situation géographique. Depuis la Guerre dite d’indépendance (1821-1824) la Grèce « lilliputienne » sera réduite à mendier de l’aide à ses « Puissances protectrices ». Créer un nouvel état, mais si faible qu’il ne puisse survivre seul. La France, l’Angleterre, la Russie prêtent de l’argent aux insurgés grecs, mais, vu les risques encourus, à condition qu’ils acceptent des conditions exorbitantes et... achètent des navires de guerre et des armes britanniques (qui fournissent d’une autre main et en même temps le pacha d’Egypte Ibrahim qui ravage le Péloponnèse et occupe la Crête. Après les retenues et frais divers, les Grecs en fait n’ont « reçu » que 40% des sommes officiellement empruntées. Il nous semble avoir déjà entendu cela quelque part...
On ne s’étonnera pas de cette remarque souvent citée de Edmond About qui en 1858 écrit : « La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance (..) Tous les budgets du premier au dernier sont en déficit. »
Autour du berceau même de la nation grecque trop d’agents intéressés transitent, campent.
Nous serons curieux de la façon dont l’Angleterre, par la férule de W. Churchill et selon ses intérêts propres, a contraint (le mot est faible) les grecs a accepter ses solutions politiques après le départ des nazis (le partage des Balkans avec Staline le 9 octobre 1944 ).
L’envahisseur allemand avait meurtri ce pays avec la dernière cruauté, ainsi la ration alimentaire prévue dans les camps de concentration nazis est de 1000 > 1200 calories alors que les cartes d’alimentation octroyées aux grecs en juillet 1941 indiquent seulement 450 calories. Pillage généralisé des ressources pour le Reich. Hitler obligeant le pays à participer à "l’effort de guerre" allemand et « empruntant » de force à la banque centrale grecque la somme de 476 millions de reichsmarks.
Un texte de Joëlle Dalègre (historienne) qui s’ouvre sur la manière peu amène dont la jeune nation grecque a été traitée par ses libérateurs (France, Angleterre , Russie) dès 1821 se termine ainsi : « Il ne serait pas simpliste de qualifier de postcoloniale ou, mieux, de néocoloniale l’ère européenne de la Grèce. L’histoire de la Grèce contemporaine est coloniale et on ne peut donc exiger d’elle les comptes qu’on demanderait à un pays souverain ». in Regards sur la Crise grecque . Ed Harmattan


Athènes . Photo Bruno Meyssat

Cette histoire qui nous apprend aussi comment les élites de ce pays se sont toujours comportées lorsque les puissances étrangères s’intéressaient à leur pays, leur aires d’intérêts privés.

Raisons politiques
Cette crise vient à opposer finalement, après maints détours une représentation nationale (démocratie, élections, contrat social : réalité affirmée de l’UE) et le pouvoir de créanciers étrangers qui pour arriver à leur fins désirent outrepasser le cadre politique et donc innover en mettant un état, de fait, sous tutelle. Tel que cela se pratique lors de conflits armés. L’intrusion dans l’activité économique du pays est alors flagrante et poursuit des intérêts privés ; ainsi des groupes financiers, des multinationales profitent de privatisations effectuées « le couteau sous la gorge » à de bons prix (entre autres la privatisation d’aéroports grecs pour une filiale de Lufthansa...).

Pour ce faire, on oblige un parlement à défaire son travail (ses lois) si ses votes antécédents vont à l’encontre des intérêts de ses créanciers. Du jamais vu. Ceci se concrétise par le vote express et sans lecture par les députés de textes de loi arborescents de 900 pages en instruction sur une journée. Un pays, au sein même de l’Europe est mis sous tutelle comme on le fait d’une colonie ou d’une province annexée.
Pourtant, le président de la commission européenne, J C Junker avait déjà déclaré pue avant : « Il n’y a pas de choix démocratiques contre les Traités européens déjà ratifiés ». Cette phrase seule laissait dubitative. Ce n’était pas un vain mot. Une dette initiale par rapport aux banques et aux fonds de pension est devenue un indépassable.

Citons F.lordon :
« Mais que se passe-t-il donc dans le têtes européennes qui puisse leur faire croire qu’un pays pourrait ainsi accepter de se regarder dépérir pieds et poings liés jusqu’au dernier degré de l’agonie Pas de croissance possible car austérité, pas de dévaluation possible car monnaie unique... et effondrement qui se poursuit sans que personne semble rien pouvoir y opposer. » (in La Malfaçon. Ed L.L.L).

Nous lirons avec attention les textes et discours de Zoé Kostantopoulou, récente présidente du parlement : son bilan (15 août 2015) et son discours à la Vouli (22 juillet 2015)...

L’ Article 120 de la Constitution grecque de 1975 stipule :
L’usurpation de quelque manière que ce soit, de la souveraineté populaire et des pouvoirs qui en découlent est poursuivie dès le rétablissement du pouvoir légitime, à partir duquel commence à courir la prescription de ce crime.
L’observation de la Constitution est confiée au patriotisme des Hellènes, qui ont le droit et le devoir de résister par tous les moyens à quiconque entreprendrait son abolition par la violence.

Raisons sociétales :
Par le blog de l’historien et anthropologue grec Panagiotis Grigoriou puis par son livre « La Grèce fantôme » (ed Fayard) qui en procède nous observons ce que provoque une crise économique et morale qui s’installe dans la durée.
Il écrit :
« Ce n’est pas une guerre civile que nous vivons, mais une fracture dans la société et dans ses représentations. »
http://www.greekcrisis.fr/
Par ces rendus on constate comment la crise par sa longévité, « son bruit », atteint le langage même, sa fiabilité, sa capacité conventionnelle à désigner un objet, une qualité, une action.
Comment le politique et le médiatique déliquescents, après la corrosion du pacte social, entament désormais le lien vital que les gens entretiennent avec le temps et la mémoire.
Comment ce qu’ils émettent engorge les mémoires, sature les esprits sans nommer les événements, ni exposer leurs relations.
Toujours, il suffit de remplacer un fait par une opinion pour créer de l’ignorance.
C’est une évolution.

« La frustration, le ressentiment, la culpabilité, la peur constituent « les passions » du rapport à soi néolibéral, parce que les promesses de réalisation de soi, de liberté, d’autonomie se heurtent à une réalité qui les nie systématiquement. L’échec du capitalisme n’est pas aussi retentissant qu’il pourrait l’être, parce que l’individualisme le neutralise par l’intériorisation du conflit : « l’ennemi « se confond avec une partie de soi. La tendance est de retourner la plainte contre soi-même., au lieu d’investir les relations de pouvoir. D’où la culpabilité, la mauvaise conscience, la solitude , le ressentiment. La plaine « souveraine » de l’individu, puisque c’est lui qui choisit, puisque c’est lui qui décide, puisque c’est lui qui commande, correspond à sa pleine et complète aliénation. ». La maladie du XXIème siècle est la « dépression » : impuissance à agir, impuissance à décider, impuissance à entreprendre des projets. »

Maurizio Lazzarato . in Gouverner par la Dette . 152 Ed Les prairies ordinaires.

P. Grigoriou ajoute :
« On évoque 79 lois-cadre en 11 jours - les députés ne les liront même pas. Inutile. « gavage de neurones » . Nous sommes ainsi déjà nombreux à décrocher. Nous nous concentrons désormais sur l’essentiel. La quantité d’informations que nous pouvons traiter déjà en temps normal n’était pas considérable. Mais alors là, c’est l’indigestion ! Nous devons cependant préserver notre sens critique à tout prix. Ainsi, nous nous concentrons désormais sur l’essentiel. Impossibilité de tout suivre dans cet engrenage à travers le management des mesures dites d’austérité.


Crête. Photo Bruno Meyssat

Raisons morales :
P. Grigoriou écrit dans « La Grèce fantôme » :
« Ce sont ces impacts sur les existences que je me suis efforcé de noter notre descente collective dans le chaos. Ce n’est pas une guerre civile que nous vivons, mais une fracture dans la société et dans les représentations. ».

Cette transformation anthropologique procédant d’une crise d’une ampleur inédite est aussi le souci de KAIROS. Quand un tissu social se délite à ce point il faut s’attendre à des réalités nouvelles. Des interdits tombent, des scrupules aussi. Se révèlent l’essence sombre d’une communauté dérégulée : le rapport de forces sous toutes ses formes.

Des faits :
Lettre manuscrite du pharmacien Dimitri Christoulas, retraité de 77 ans, qui s’est donné la mort le 4 avril 2012 sur une pelouse du parc Syntagma devant les passant de 08 :30.
« Le gouvernement d’occupation de Tsolakoglou a littéralement anéanti tous mes moyens de subsistance, qui consistaient en une retraite digne, pour laquelle j’ai cotisé pendant 35 ans (sans aucune contribution de l’état). Mon âge ne me permet plus d’entreprendre une action individuelle plus radicale (même si je n’exclus pas que, si un Grec prenait une Kalachnikov, je n’aurais pas été le deuxième à suivre), je ne trouve plus d’autre solution qu’une mort digne, ou sinon faire les poubelles pour me nourrir. »

(*) Tsolakoglou : chef de gouvernement grec collaborateur des nazis entre avril 41 et décembre 1942.

« Une crêtoise âgée de 32 ans a « volé » (15 juin 2012) dans un supermarché d’Héraklion 3 bricks de lait et une glace, causant un préjudice de 20,77 € à l’enseigne.
Depuis plusieurs jours ses 4 enfants étaient -nourris exclusivement aux pâtes à l’eau.
Prise en flagrant délit, la jeune chômeuse a été aussitôt mise en détention. Elle vient d’être libérée aujourd’hui (16 juin) grâce à la mobilisation et médiatisation. »

In « La Grèce fantôme ». P. Grigoriou.

« Les enfants ont aussi leur dignité à respecter, et ils n’avouent pas facilement avoir faim, tout simplement parce qu’ils ont honte. .. Hier encore, j’ai donné en cachette une pièce d’un euro à un enfant pour qu’il puisse s’acheter un croissant à la cantine de l’établissement . Il venait de prendre un médicament antibiotique et il n’avait rien mangé depuis la veille au soir. Certaines cantine enregistrent une baisse de 60% de leur fréquentation. D’autres réservent une partie de leurs produits à la distribution gratuite et font face à des cas plus dramatiques. Un désastre. »

Témoignage d’un enseignant cité par P. Grigoriou.

« La semaine prochaine, nous entrerons de force dans la maternité de l’Hôpital Alexandra pour exiger la prise en charge de deux femmes enceintes. Le choix de cet hôpital n’est pas fortuit : il a témoigné d’une forte inhumanité à deux reprises. Le premier en refusant de rendre un nouveau-né à sa mère dans l’attente de son règlement d’hospitalisation, le second en menaçant de prison une réfugiée politique afghane à qui on exigeait le règlement de 1200 euros de frais d’hospitalisation.

Giorgos Vichas. Cardiologue.

« En principe les hôpitaux ne peuvent pas refuser un accouchement, même pour des femmes sans couverture sociale. Mais quand la mère ne peut pas payer, certains hôpitaux gardent le bébé jusqu’à que les parents s’acquittent des 700 euros impayés. C’est moins fréquent aujourd’hui, sauf que certains confisquent les papiers d’identité ou refusent de délivrer l’acte de naissance. Du coup, des mères sans couverture sociale empruntent la carte encore active d’une proche en changeant la photo. Le bébé est alors déclaré sous un faux nom avec toutes les complications administratives que ça suppose. Ce sont eux, « les bébés fantômes ».

Eleni Chronopoulou. Médecins du monde. Libération 22 mai 2014

Raisons médiatiques :

La remontée d’humeurs occasionnées par ces événements font corps avec lui. Ils sont marqueurs de ce qui nous côtoie, de ce qui sourd de la doxa française. Cet ensemble doit donc être pris en compte, écouté. Il est édifiant. Toute crise parle d’une communauté. Ces propos appartiennent à de personnes faisant partie du décile d’élites de notre communauté. A l’occasion ce sont eux qui nous représentent.

Quelques incises délivrées par quelques uns de nos Génies des alpages.

Brebis 1
7 juin 2012. F.O Giesbert dans le Point :

« ...Plus l’Europe l’aide, plus la Grèce lui en veut : elle mord même la main qui la nourrit, comme en témoigne la percée aux élections du 6 mai de la gauche radicale et anti-européenne (Syriza).
Qu’importe si les solutions économiques de Syriza sont débiles et ridicules.(...)
Si l’Europe refuse de continuer à subventionner la Grèce à perte, Syriza entend, paraît-il, organiser un rapprochement entre son pays et la Russie. Mais pourquoi pas avec la Chine, le Venezuela ou le Qatar, pendant qu’on y est ? À moins que la Turquie, héritière de l’Empire ottoman, ne se "dévoue", une fois de plus.
Jusqu’à son indépendance, en 1832, la Grèce a vécu pendant quatre siècles sous domination ottomane. Quitte à être saugrenu, les incroyables performances économiques de la Turquie, avec une croissance de 8 % et une hausse des exportations de 18 %, ne lui donnent-elles pas la légitimité nécessaire pour assurer le redressement de la Grèce ? »

Brebis 2 :
9 juillet 2015, le président du Sénat G. Larcher . Europe 1 :

« Quand je vois ceux qui soutiennent le laxisme du Premier ministre grec (A.Tsipras)... Le Premier ministre grec, il y a un peu de bluff dans tout ce qu’il nous raconte. Et si j’osais un mot, un peu de foutage de gueule. »

Brebis 3 :
C. Lagarde, directrice du FMI et ex avocate d’affaires :

Elle a espéré pouvoir "rétablir le dialogue, avec des adultes dans la pièce ! (...) Nous attendons et nous espérons que les prochains jours seront mis à profit par le gouvernement grec, pour qu’il vienne avec des mesures tangibles »

Bouc 1 :
dimanche 21 juin 2015, Eric Brunet/ BFM Tv

"je n’ai pas du tout envie de dire du bien des grecs, les grecs ne sont pas sérieux..Il faut sortir de cette voie victimaire, c’est un pays auquel on a donné 240 Milliards d’€. !. il y a encore en Grèce des dizaine et des dizaines de milliers de fonctionnaires qui ne se rendent pas au travail, ne vont pas travailler ni le lundi, ni le mardi, ni le mercredi, ni le jeudi, ni le vendredi,..Il me semble que la Grèce n’a pas changé encore ses comportements.. Tsipras a raison, avec ce discours victimaire il fait pleurer tout le monde..."

Brebis 4 :
9 juillet 2015.N. Kociusko Morizet , député e de l’Essone. France Info :
"L’Union européenne doit être un espace dans lequel on met en oeuvre la réciprocité, où chacun fait des efforts. C’est important à l’égard de tous les peuples qui eux-aussi ont fait des efforts. (...) Il faut pas qu’on soit dans un système où c’est celui qui gueule le plus fort qui a gain de cause sur tout. [Il ne] faut pas que la Grèce devienne, pardon, c’est un peu lapidaire dit comme ça, la CGT de l’Europe »

La collection MONDE extérieur

KAIROS fait partie d’une collection de spectacles qui ont pour sujet un événement récent (largement médiatisé ou discret) travaillé comme un marqueur de notre époque.
Le MONDE extérieur 1 ou Macondo 252 a ainsi été créé au Théâtre des Quartiers d’Ivry en février 2011. Il s’inspirait de l’explosion en avril 2010 de la plate-forme Deepwater Horizon louée par BP pour prospecter des gisements en eaux profondes dans le golf du Mexique. La pollution provoquée épandra 650 000 tonnes de brut et fera 11 victimes.

Choisir un « fait » en privilégiant son caractère de symptôme du monde où nous vivons.
En effet certains événements qui surgissent ou s’installent dans l’espace collectif (un monde extérieur) ont d’étroites correspondances avec ce qui se passe de façon contemporaine à l’échelle de l’individu (un monde intérieur). 
Ils viennent matérialiser dans l’espace (celui où on peut se déplacer) ces forces agissantes qui nous habitent ou tourmentent nos vies privées. C’est dans le “grand jour” du monde que paraissent ces sensations obscures et innommées de nous-mêmes.
L’actualité nous tend comme un bilan biologique de ce qui nous atteint, car l’actualité nous atteint.
Ce monde traine des symptômes comme un grand corps. Nous sommes convaincus de la nature fractale du monde : la plus petite partie du tout reproduit le modèle, la complexion du plus grand ensemble.
Relier entre eux des faits laissés disparates par la négligence ou l’idéologie.
Donner leurs chances à des associations d’idées de nous parler du Fait social. Manifester combien le « réel » est éminemment lié, que la société est un organisme cohérent (ni un miroir brisé illisible, ni sac de nœuds où s’agitent des faits aléatoires). 
Pouvoir regarder sur un plateau ce que des corps (et des mémoires) ont inventé comme équivalent concret aux faits et gestes d’un monde que l’on subit d’autant plus qu’on redoute ou qu’on renonce à l’interpréter. 
Se trouver ainsi impliqué par les résonances indirectes de ce qu’on perçoit, s’y voir réfléchi peut être l’occasion pour le public de repenser collectivement ce qui nous arrive. Relier ce qui doit l’être pour que l’image et la sensation soient plus nettes. Un théâtre de correspondances (en cascade) en somme.


Athènes. 2013. Photo Emile Meyssat

Le « Dedans » et le « Dehors »
Puisque certains événements « névralgiques » du monde extérieur existent aussi en nous de façon homologue, nous proposons de les restituer non pas en mettant en scène un texte préexistant ou la prose d’un article de journal, mais en partant de la personne de l’acteur qui, comme nous, les a intériorisés dans sa vie. 
Nous visons une construction sensible où l’histoire (la fable) n’est pas prépondérante mais où les objets, l’espace, la lumière et le son agissent de concert avec l’acteur. 
Cette écriture de plateau utilise l’improvisation lors des répétitions car l’improvisation est l’outil fin qui convoque par essence des « actions flottantes » coordonnées où le subconscient a sa part. Elle convient parfaitement à notre souci de parler de ce monde qui nous modèle, nous infiltre et nous illusionne.
La phase préparatoire est primordiale. La dramaturgie est une affaire collective. Il s’agit de nous familiariser collectivement avec le sujet (lectures partagées, films, photographies, archives diverses) et de faire émerger pour chacun une attirance personnelle et subliminale quant au sujet.
Le sujet se transforme en une « cause personnelle ». Ce qui motive l’acteur pour des recherches supplémentaires et l’incite à innover en matière de dramaturgie (collectes d’objets supplémentaires, consultation internet,..). C’est là que se manifestent les associations qui étoilent le sujet, que se constitue une préoccupation du groupe autour de lui. 
Le corps, la mémoire de l’acteur assemblent des séquences intimes qui ont leurs pendants dans le monde « extérieur ». 
La vitalité et la nature de ces deux pôles se répondent. En travaillant avec l’un on travaille au sujet de l’autre, en stimulant l’un, l’autre apparaît.
Au plateau, le jeu conjugue à la fois le plaisir d’agir mais aussi le monde des idées. En surgissant elles nous restituent des propositions organisées de grande valeur et d’une condensation inouïe (ainsi que dans le rêve). 
Pour KAIROS , l’acteur est « provoqué » dans sa sensibilité par des phrases. Elles sont extraites d’articles de journaux, de documents, d’essai.
KAIROS est bien une peinture sur le motif mais non figurative.
QUE RETENIR D’UN MONDE TOUTES TRANSCENDANCES ÉTEINTES ? 
Nous portons notre attention vers cette dimension subliminale du fait social. Les faits importants sont absentés par des faits secondaires, des bruits. Le réel ne se cache pas à nous, mais nous n’en croyons pas assez nos yeux. Nous ne laissons pas assez nos intuitions discerner les signes qui importent de ceux qui embarrassent notre perception. 
Edgar Poe nous avait rappelé (dans La lettre volée) que la meilleure façon de dissimuler un objet est bien de le laisser en évidence :
“ Ces mots là, comme les enseignes et les affiches à lettres énormes, échappent à l’observateur par le fait même de leur excessive évidence.(...) Il n’a jamais cru probable ou possible que le ministre eut déposé sa lettre juste sous le nez du monde entier, comme pour mieux empêcher un individu quelconque de l’apercevoir. ”
et il ajoute :
“ ... Le ministre pour cacher sa lettre avait eu recours à l’expédient, le plus ingénieux du monde, le plus large, qui était de ne pas même essayer de la cacher ’’

OUTILS ET ASPECTS
Des images qui procurent au spectateur l’occasion de convoquer à nouveau les siennes propres, intimes et peu fréquentées : celles dont on pense qu’elles n’ont rien à voir avec le sujet de la représentation et qui justement ont tout à voir avec ce qui nous préoccupe. 
Surgissent pourtant au sein du spectacle des informations très précises : des noms de personnes, d’entreprises, de pays, des données chiffrées… 
De nos jours les commentaires au sujet du monde recouvrent le monde et en atténuent même sa réalité. La conclusion des experts nous est souvent livrée avant les faits eux mêmes. Le commentaire comme une carte d’échelle 1/1 recouvre le pays qu’elle illustre. Souvent les développements de quelques notoriétés requièrent toute notre attention sans qu’on ne sache plus de quelle autorité intellectuelle elles tirent une telle prééminence. 
Sachant que la Novlangue orne toute décision officielle, dénature les démocraties et estompe toute vue d’ensemble ; c’est une authentique frise aliénante vers laquelle nous levons la plupart du temps les yeux. 
Dans cette écriture de plateau résolue, les paroles (témoignages définitions, extraits d’ouvrages, de législations, de romans) ont aussi la fonction dévolue aux cartels pour les expositions : informer, mais surtout, aiguiser la perception, favoriser l’invention paradoxale du spectateur. Car ce spectacle ménage naturellement un dialogue entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, entre les faits décrits et ce qui est montré (élaboré à partir de l’instruction de ces faits).
C’est parce que Nicolas de Staël en 1954 a nommé une de ses toiles Route d’Uzès que le rose et la couleur sable qu’on y voit assemblées provoquent cette activité mémorielle et intime inégalée propre à ses réalisations. Quelques mots encouragent l’activité de reconnaissance, ce rendez vous juste de soi à soi à l’occasion d’images demeurées libres le plus longtemps possible jusqu’au danger de mutisme.
Tant il est vrai que la documentation d’un spectacle et sa dramaturgie sont passées dans les images. Elles sont ce carburant que le plateau a du brûler pour se manifester.
Ce métabolisme nous rappelle combien le théâtre est l’espace précieux et autonome de nos projections


Devant Sitia. Crête– 2014 – Photo Bruno Meyssat

Le terme « kairos »
On le traduit souvent par « occasion », mais le terme ne restitue que très partiellement une notion riche de tous ses déplacements. Il n’est pas possible de trouver un terme français équivalent qui puisse marquer toutes les parentés que la notion grecque a connue.
Le kairos opère la rencontre de deux problèmes : celui de l’action et celui du temps. Toutes ses acceptions ne sont pas temporelles (notamment celles qui se rapportent à la « juste mesure » et la « convenance »), mais elles contiennent et complètent les germes d’une signification spécifiquement temporelle. 
Le kairos, une dimension du temps n’ayant rien à voir avec la notion linéaire de chronos (temps physique), pourrait être considéré comme une autre dimension du temps créant de la profondeur dans l’instant. 
Une porte sur une autre perception de l’univers, de l’événement, de soi. Une notion immatérielle du temps mesurée non pas par la montre, mais par le ressenti.
Le dieu grec Kairos est représenté par un jeune homme qui ne porte qu’une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : 
On ne le voit pas
On le voit et on ne fait rien au moment où il passe
On tend la main pour saisir sa touffe de cheveux et on saisit ainsi l’opportunité.

Le kairos est un moment, mais si on comprend « moment » uniquement comme une durée mesurable qui s’étend d’un point A à un point B, on est certain de le rater. Il est d’autant plus tentant de parler d’un temps propre au kairos que les Grecs en ont fait une divinité temporelle souvent associée, voir confondue, avec Chronos.
Le kairos se rattache à un certain type d’actions qui doivent être accomplies « à temps » et ne tolèrent ni le retard, ni l’hésitation. 
Le kairos est le temps de l’occasion opportune. Il qualifie un moment.
Si la notion de kairos est indissociable du mot grec, elle est aussi indissociable d’un contexte qui est celui de la Grèce des VI et IV siècles avant J.-C. À une époque où l’action devient autonome et ne dépend plus de la volonté divine, la nécessité d’observer le kairos s’est dégagée pour les Grecs de leurs expériences dans de multiples domaines. 
Ainsi dans 
le domaine médical : les hippocratiques ont dégagé la notion de crise, instant critique où la maladie évolue vers la guérison ou la mort, c’est à ce moment précis que l’intervention du médecin prend un caractère nécessaire et décisif ;
et dans le domaine militaire : le bon stratège sait que la victoire n’est pas une simple question de supériorité numérique et qu’il y a un moment où l’attaque portée sur l’adversaire amènera la panique et donnera une issue définitive à la bataille ;
Bruno MEYSSAT

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