2002 / Pérou

2002 / Pérou

Exécuteur 14 de Adel Hakim

Tintas Frescas - Août 2002

Bruno Meyssat / Théâtres du Shaman / AFAA

Le travail s’est déroulé en trois temps :
un premier atelier qui s’est déroulé au sein de l’université privée "Pontifica Universidad Catolica del Peru" à Lima du 5 au 13 août 2002.

La traduction et le travail physique étaient assurés par Pascale Nandillon.
L’atelier a introduit le texte Exécuteur 14 vers ces acteurs Péruviens.
Le fond documentaire de ce texte a été évoqué quand cela était nécessaire, a savoir : La guerre du Liban et plus particulièrement les massacres de Sabra et Chatila de septembre 1982.

Ce texte étant un monologue, la voie intérieure et sensible fut empruntée très tôt ; des exercices ont eu pour objet de préparer l’écoute et l’accès à une prose dont l’auteur précise dans sa préface qu’elle propose la "topographie mentale’" d’un individu au sein de la guerre civile.
Nous avons travaillé sur des états de faiblesse de l’acteur devant les autres et devant lui même.

La préparation physique qui commençait la journée a contribué de façon cardinale à leur grand investissement personnel. Elle veillait à rappeler que la qualité de l’éveil corporel est partie prenante d’un tel travail.

Un second atelier s’est déroulé en Juillet 2004 à l’Alliance Française de Lima - Pérou, afin de choisir les acteurs pour la réalisation de cette partition à 5 voix.

La mise en scène de Executeur 14 de Adel Hakim à l’Alliance Française de Lima - Pérou, et au Festival Tintas Frescas de Buenos Aires - Argentine.

En Préambule

Dans le projet d’aller travailler en Amérique Latine, j’étais à la recherche d’un texte dont la substance (la portée) ne soit pas hexagonale même si celui-ci a été écrit et créé en France. J’aspirais de même à une écriture qui n’expose pas son sujet comme on annonce la couleur ou on étend son linge pour sécher.
Un texte aussi, parlant d’une chose en parlant “d’autre chose” comme le fait la nuit vers le jour.
Un de ceux qui capturent le plancton de l’époque : hantises non visibles et démons partagés . Une écriture “de face” ne convenait pas, trop d’écritures communiquent et ne travaillent ni n’étirent rien en nous.

J’ai songé aux absences, aux comas de Quoi Où de S. Beckett - créé en 1982 :
une structure sans faille dont le fonctionnement et quelques signes rares indiquent un sujet non déclaré et pourtant avéré : la torture. Là, c’est une ritournelle féroce et enfantine qui construit une dramaturgie de l’ élimination.

J’ai choisi de travailler sur Exécuteur 14 d’Adel Hakim - créé en 1991.
Dans ce texte, la parole tente de décrire une violence qui a embrasé tout le réel et détérioré la valeur de toute relation. Une sorte de régression s’entend dans les propos.
Elle impose un jargon, retaille le monde avec des catégories enfantines, concasse temps et espaces jusqu’à la funeste confusion de la victime et de son bourreau.

Chantier

Tout d’abord, qualifier les questions que pose la construction (et le choix du monologue par l’auteur) de Exécuteur 14. Puis, tenter d’y répondre en préparant l’acteur à l’écoute de se qui s’y dit.
Élaborer une préparation physique, de façon à entrer dans cette fiction par une voie humble mais pourtant documentaire . De fait, il y a de l’horreur et du meurtre dans chacune de nos vies, même à l’état de traces - comme on le dirait d’un minerai- Sans cette commune appartenance entre l’auteur et l’acteur, nul travail envisageable.

Amener l’ouverture pour que ces mots reconstituent des séquences de vies réalisées ou non dont on pouvait même ignorer jusqu’à l’éxistence.
Afin d’enrichir l’expérience, mettre en dialogue deux textes : Exécuteur 14 et Quoi Où.

Ces deux textes sont exemplaires d’une problématique pour le moins contemporaine .
Il semble en effet , comme en peinture, qu’on ne puisse plus exprimer un sujet sans travailler au décollement de toutes ses apparences premières ; autrement dit, il n’est plus possible de façon “crédible” (est-ce le bon adjectif ?) d’évoquer un objet du monde par une image analogique. Il convient de trouver une image “reliée” au foyer “en question”, c’est ensuite le travail de l’esprit de recomposer l’ image analogique impossible. Évoquer de biais ou en creux, comme on voudra, est l’acte qui convient.
Il importe d’impliquer le destinataire dans la restitution de tels événements désastreux car le “baratin et le commentaire” ont tout recouvert depuis assez longtemps. Cette implication et le partage, plus que jamais se jouent dans une sorte d’écoute flottante très active. Il faut en quelque sorte s’y coller l’oreille sans à priori. Lever les catégories qui nous ont investi, comme on dirait lever le siège, s’attendre dans ce texte dont le chaos est un des sujets à ce que celui qui tue et sa victime demeurent indéterminées voire justifiées.

En physique, les Trous Noirs sont les lieux véritables où se révèlent la constitution et les conflits (de gravité) du cosmos.

“Je n’ai plus peur des chats...”

Par les déficiences d’un idiome-presque simpliste, A.Hakim ouvre la parole du “personnage adamite ” aux associations occultes les plus amples -ici les plus effroyables (est-ce bien un paradoxe ?). Est-ce un paradoxe ? C’est l’essence même des contes. La peur aime à nicher dans la maison des phrases les plus simples. La franche violence n’est elle pas la bonne amie des âmes restées coincées dans les mondes où vit Mickey ? Il en est un être véritable et un gars sur qui on peut compter.

Chez Beckett, c’est la forme impavide, voire insensible de la reprise qui propose son enfer.

Ces deux écritures convoquent l’Ogre.
Dans Quoi Où, l’appeau est comme une maison laissée libre, à habiter.
Pour Exécuteur 14, les mots d’enfance ouvrent des soupçons menaçants.

A.Hakim créé un hors champ par la langue, emprunts compulsif à l’anglais des parvenus du moyen orient (fils à ...papa) ou rudiments de phrases, verbe réemployé et de seconde main, un jargon qui serait cuit par la convention ou élagué par la peur .

C’est aussi l’enfance qu’on entend dans le langage des rêves, un espace de confusion où se redéfinissent des maillages désavoués par le réveil.
Un réseau de chemins de mine, illisible en surface et pourtant bien réel ;

C’est l’endroit où parle le protagoniste d’ Exécuteur 14, le dormant en son cauchemar,
celui qui se couche sur la table observée régulièrement par le sniper, le voisin qui attend la bonne image dans son viseur.


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