15%
production Théâtres du Shaman
coproduction Festival d’Avignon, Espace Malraux Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, Théâtre Nanterre-Amandiers Centre dramatique national, Comédie de Saint-Étienne Centre dramatique national, Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau
avec le soutien des Subsistances (Lyon)
avec l’aide du Théâtre des Quartiers d’Ivry Centre dramatique national du Val-de-Marne, du GMEM Centre national de création musicale de Marseille, de l’Institut français, de la Région Rhône-Alpes / Fiacre international et de l’Ambassade de France aux États-Unis
Par son soutien, l’Adami aide le Festival d’Avignon à s’engager sur des coproductions.
Conception et réalisation : Bruno Meyssat
Avec : Gaël Baron, Charles Chemin, Elisabeth Doll, Frédéric Leidgens,
Jean-Jacques Simonian, Jean-Christophe Vermot-Gauchy
Scénographie, plateau et lumière :
Franck Besson, Pierre-Yves Boutrand, Bruno Meyssat
Univers Sonore : Patrick Portella, David Moccelin
Assistante à la mise en scène : Véronique Mailliard
Costumes : Robin Chemin
Chargé de Production : Eric Favre
Administration de Théâtres du Shaman : Emmanuelle Moreau
PRÉAMBULE
Construire un spectacle dont les matériaux sont prélevés de la sphère financière, celle-là même qui fonde notre mode de vie, notre mode de crise. Montrer sur un plateau avec des corps, des paroles et des espaces la fable de toutes les fables : le rapport économique.
Par “ce système expert” tirer un portrait de notre société.
Ainsi, si l’argent et ses flux "génétisent" le monde où nous vivons, on doit pouvoir, en partant de lui et de ses phénomènes, bénéficier d’un point de vue cru et concentré sur l’humaine condition. La finance étant pour nous tous ce que la guerre et ses combines ont été pour Shakespeare quant il décrivait les hommes et son époque.
La manière dont s’organise la société quant à l’argent engramme bien de façon principale tous les événements de nos vies. Déjà Marx au XIX ème siècle avançait l’idée centrale que ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur manière d’être, mais leur mode d’existence qui détermine leur conscience. Cette idée n’a pas pris une ride.

Avec 15%, il s’agit de transformer cette abstraction tangible (un rapport économique et ses conséquences) en séquences qui offrent aux regards de tous l’occasion de se souvenir et de s’étonner, et à chacun l’occasion de poursuivre son investigation.
Devant la froideur potentielle d’un tel sujet (et son absence d’idéal fervent) ne pas oublier la beauté afin que chacun trouve des gratifications à regarder ce qui lui sera montré, y voit ses images et y constate ses intimes associations.
Le théâtre doit aborder le sujet de “l’économie de marché déréglementée”, il doit s’en occuper. Toutefois, le faire sans se contenter de mettre en scène des textes qui de façon épisodique traitent de cette question puisqu’elle est surplombante. On peut considérer l’économie comme la matrice de toutes les histoires.
Prendre au pied de la lettre la locution connue du “prima de l’économie” et en tirer les conséquences pour tenter une représentation de notre époque.

approche 1
high yield : un rendement à l’ élan indéfini
15% … Pourquoi un chiffre comme titre ? Parce qu’il représente une norme ( R.O.E : return on equity, retour sur fonds propres) de rentabilité exigée par les actionnaires en pendant de leur engagement sur un marché. Exorbitante, elle est l’origine d’un dérèglement profond du secteur économique et contribue à installer des bulles financières, à épuiser aussi les entreprises cotées en bourse afin de mieux disposer ses actionnaires par “la restitution des cash-flows libres”. En bout de chaîne elle pressure son maillon le plus vulnérable : le travail.

approche 2
une ténébreuse affaire
Je me rappelle ce jour où dans la salle front-office au passage de deux filles stagiaires, l’un d’entre nous a questionné sur un ton naturel qui avait demandé les deux putes.
Jérôme Kerviel, L’engrenage, p100
Pour atteindre de telles rentabilités des capitaux investis, il faut forcément recourir à des méthodes plus ou moins orthodoxes et prendre des risques inconsidérés, toujours selon des propositions innovantes d’une extrême sophistication. Quand le rapport économique atteint un certain niveau d’âpreté du fait de cette « norme » de 15%, les rapports humains dans leur ensemble se modifient nécessairement car « le commerce » qu’entretiennent les hommes entre eux procède directement de leur commerce et de leurs échanges économiques.

Notes prises le 16 juin 2010, lors du procès Kerviel-Société Générale à Paris :
(partie civile) avez vous pensé aux salariés de la SG qui allaient pâtir de vos fautes ? (K) : non (P civiles) : .. ?... (K) : non, si on dit ça c’est du théâtre / c’est un milieu très fermé/ (P ci) : et le monde alentour ? (K) : ce qui se passe à côté ; on s’en fout un peu
(P ci) : alors les autres, la piétaille de la banque ; cette femme que je connais et qui a risqué sa vie lors d’un prise d’otage dans son agence .. ?…
(K) : oui, complètement

approche 6
as-tu pricé ton put ? as-tu évalué le prix de ton option de vente ?
Désormais la finance nous donne un sentiment de construction factice, voire postiche. Elle est apposée, ajoutée après coup à ce qu’on doit désormais nommer pour pouvoir la discerner (c’est un comble) : l’économie “réelle” . Elle ne semble plus servir qu’elle même tant son envie, ses moyens et ses croyances l’ont dévoyée de ses objectifs premiers : servir l’économie en collectant des fonds pour entreprendre et créer de la richesse. Mais aussi, et cela est important, transférer des moyens du court terme vers le moyen et long terme, en somme avoir le souci de la durée, de la succession inéluctable des événements, de leur pérennité.
Pour se déployer ce système autocentré engendre des fables et la foi nécessaire qui va avec. Voici un monde, rival du réel, qui invente des richesses factices en quantité démesurée, les actualise de manière épisodique (vente) pour les renvoyer au virtuel dès que possible (acheter) seule finalité de leur activité hautement respectée.
On peut constater l’importance prise par les transactions spéculatives par rapport aux opérations de couverture “réelle”. Il suffit de mettre en regard les 43 trillons (milliers de milliards) de $ du PIB mondial (économie réelle) et les 676 trillions d’encours de produits dérivés pour l’année 2008 (flux financier essentiellement spéculatif).
Cette énorme proportion d’opérations annulées est une nouveauté sur les marchés boursiers. Ce « bruit » général témoigne aussi de pratiques visant à modifier le marché par des intentions et non par des actes. A grande échelle cela devient une nuisance et une manipulation.
Indiquons que le HFT (high frequency trading) : réalisation d’opérations ultrarapides réalisées par des ordinateurs surpuissants placés à proximité immédiates des bourses électroniques, représente aujourd’hui 60% des opérations effectuées sur le marché américains.
(...)

approche 10
3 tessons d’une urne funéraire à rassembler
Il a fallu que je passe mon premier gros ordre, dont le montant tournait autour de 200 000 euros, c’était à peu près le prix du petit appartement que je venais d’acquérir, et d’un clic de souris, j’allais envoyer un ordre de ce montant dans le marché... j’avais peur de me tromper, je vérifiais pour la troisième ou quatrième fois les trois éléments de mon opération : le prix du produit, le sens de la transaction-achat ou vente, la quantité. A.D. m’a pris la main en me houspillant “tu dois être plus rapide, beaucoup plus rapide ! allez vas-y !!” j’ai hésité quelques secondes puis j’ai cliqué, et l’ordre est parti. Deux ans plus tard, j’enverrai quotidiennement des centaines d’ordres, dont certains se chiffreraient à plusieurs centaines de millions d’euros, pour des montants cumulés à plusieurs milliards...
Jérôme Kerviel. L’engrenage, p113-114
...L’agent simplement ne sait plus ce qu’il fait mais, il ne s’aperçoit pas encore qu’il fait quelque chose. Car son action est transformée en “travail” et celui-ci à son tour camouflé en un travail qui donne lieu à un effort si infinitésimalement petit qu’il ne se laisse plus identifier comme tel (...) si nous ne savons plus que nous faisons quelque chose, nous pouvons par conséquent faire les pires choses (...) Notre monde ne sombrera pas victime de la colère mais on l’éteindra comme on éteint une lampe.
Günther Anders. Le temps de la fin, p58-60

Le 7 juillet 2005, ma première grosse opération : un gain de 500 000 €. Elle s’est déroulée pendant les attentats de Londres (quatre bombes dans le métro) grâce aux malheurs d’innocents, le marché alors fragile s’effondre : débouclage-vente puis rachat massifs d’actions Allianz. Ce jour là, j’ai fait gagner une fortune à la banque.
Jérôme Kerviel. L’engrenage, p121
Bruno Meyssat mai 2011